Comment les mots influencent notre façon de penser la société et le monde?

La pensée se forme à partir de nos mots. C’est l’ensemble de ceux-ci et de leur signification qui nous permet de réfléchir et de percevoir le monde dans notre réalité. 

Enlever ou modifier le sens des mots, c’est changer et faire évoluer notre façon de penser.

C’est un principe bien connu en marketing, vous le voyez quotidiennement en faisant vos courses, dans la rue ou à la télévision. Si aujourd’hui vous allez à la ferme ou au salon de l’agriculture, vous allez voir et apprécier la compagnie de poules, de cochons ou de vaches… Pourtant plus tard, en allant faire les courses au supermarché, vous achèterez du poulet, du porc ou encore du bœuf. Changer l’appellation de l’animal permet de couper une partie des émotions et de l’attachement que l’on peut ressentir pour lui. 

On peut aussi observer cette langue de bois avec l’appellation “Bio”, qui ne veut plus dire grand chose. Les marques usent et abusent en faisant leur “Green-washing” : en utilisant l’émotion positive que le terme bio renvoie et/ou grâce à de faux labels basés sur le même champs lexical ; les enseignes et lobbies font tout pour que leurs produits soient perçus comme sain et écologique vis à vis des consommateurs. Rappelons quand-même que dans les années 1930, fumer était “bon pour la santé” et “approuvé par votre docteur”. Merci le marketing !

Le langage des mots a toujours été un art : savoir manier une langue en toutes circonstances est un avantage certain ! On peut s’en servir dans le but de faire découvrir et rêver les gens à travers de la poésie, des musiques, des romans et autres histoires. On les utilise au quotidien et ils nous avantagent ou non que ce soit à l’école, au travail ou à travers nos différents échanges. Le sociologue Pierre Bourdieu parlait notamment du “capital social” qui démontre, entre autre, que l’on réussit mieux quand on vient d’un milieu où l’on emploie un vocabulaire plus soutenu et diversifié.

Mais employer un certain vocabulaire ou non ne justifie pas d’en modifier sa racine et sa signification pour manipuler notre façon de voir et de réfléchir la société. 

En politique c’est pourtant une pratique très courante, on le sait tous d’ailleurs. 

Mais se rend-t-on vraiment compte de l’impact que cette langue de bois a sur la société et nous-même ?

Dans les années 60, le terme utilisé pour définir les ouvriers d’aujourd’hui était “exploités”, puis, par la suite (début 70), ils sont devenus des “défavorisés”. Le mot “exploité” fait référence à un processus basique de réflexion. Forcément si quelqu’un est exploité, naturellement on va chercher qui est l’exploiteur ! Alors que pour quelqu’un de défavorisé… Bah c’est juste pas de chance quoi ! 🙄 

En ce moment, le terme utilisé est “ouvrier” qui vient du latin “operari” (ouvrer, soit agir, opérer, travailler avec ses mains) et “operarius” (celui qui fait). Donc en quelques décennies on est passé d’une personne exploitée à une personne qui oeuvre, qui travaille pour quelque chose de plus grand. C’est beau !

A travers les médias qui diffusent les paroles du gouvernement, on peut citer de nombreux exemples de ces modifications de langage :

“Réussite différée”, qui fait référence à l’échec scolaire. On pourrait le traduire par quelque chose comme : 

Non non il n’y a pas de problème avec notre système ! Le petit réussira, c’est juste remis à plus tard…

Une “frappe chirurgicale” au lieu de parler de bombardement pour donner l’illusion :

“Comment ça on a détruit un village entier ? C’était sensé être chirurgical, donc précis, je comprends pas…”

Parler de “croissance négative” en économie au lieu de récession :

“La courbe qui descend là ? Ah non, ne vous inquiétez pas, c’est normal ! C’est de la croissance négative, on gagne même si on perd !”

Du licenciement de masse, devenu un “plan de sauvegarde des emplois” :

“Pourquoi je vire 1000 personnes alors qu’on est en bénéfice ? Bah c’est pour protéger les emplois déjà présents, logique !”

Ou encore des cotisations sociales qui deviennent des “charges sociales” (vous sentez le poids du mot “charge” qui pèse sur vos épaules ?)

Au bout d’un moment, il devient difficile de penser de façon négative le système puisque nous avons de moins en moins de mots pour le faire.

Au-delà de la signification des mots, la manière de les employer est aussi très importante selon le contexte. Quand les médias décrivent les Gilets Jaunes comme des extrémistes de droite ou de gauche, des casseurs ou encore des antisémites, c’est une manière de les décrédibiliser bien-sûr ; mais aussi de les enfermer dans une case et modifier le ressenti général de la situation.

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On peut notamment parler de Macron qui, (comme tous les autres) use énormément de ces subtilités de langage. On pouvait déjà le voir avant les élections présidentielles avec ses “mais en même temps” et autres double discours. L’objectif était simple, faire que tout le monde puisse se retrouver dans sa parole et y piocher des idées avec lesquelles chacun pouvait être en accord. Grâce à sa manière habile de dire tout et son contraire sans que cela paraisse trop “grossier”, il a réussi à convaincre les foules (ou pas).

C’est d’ailleurs toujours d’actualité, on le voit très bien avec ses récents discours et avec sa “Lettre aux Français” ou dès la première phrase, on peut lire :

“Dans une période d’interrogations et d’incertitudes comme celle que nous traversons, nous devons nous rappeler qui nous sommes.”

“Lettre aux Français” d’Emmanuel Macron

“Interrogation” et “Incertitude” ou comment mettre le doute dans l’esprit des gens. Les termes “Devons” et “Rappeler qui nous sommes” servent à jouer sur la fibre émotionnelle. L’objectif est que l’on ressente de la sympathie pour lui, que l’on ait l’impression de se sentir compris et de partager les mêmes valeurs ; alors que l’on sait tous qu’ils nous conduisent droit dans le mur, il n’y a pas de doutes la dessus !

On a aussi observé cela avec le “Grand Débat” dont les grands thèmes étaient déjà orientés avant même d’avoir commencé. La non utilisation de mots est aussi très parlante : ne pas aborder les questions “d’optimisation fiscale” (je vous laisse trouver le non-sens), c’est éluder ce problème dans nos esprits. On ne peut pas poser les questions et donc trouver les solutions.

Plus récemment, on peut aussi parler de son “j’ai changé” lors de son interview avec Konbini. On passera l’aspect communication (faire la vidéo dehors dans un jardin pour parler d’écologie) pour se concentrer sur cette figure de style. Une simple phrase complétée par de fausses informations et c’est gagné ! Peu important le fond du discours, l’impression qui va rester (et que les médias aident à entretenir) est qu’il a changé, que ce n’est plus le même et qu’il nous comprend. Malgré que ce ne soit pas la première fois qu’il tente le coup, les mots sont forts et restent gravés dans notre esprit.

Que ce soit à travers ses paroles ou ses écrits, chaque mot est réfléchi, pensé et exprimé pour influencer d’une quelconque manière tant le lecteur que l’auditeur.

C’est dans ces moments-là que la novlangue inventée par le célèbre George Orwell pour son roman « 1984 » prend tout son sens et fait réfléchir.

Pour rappel, 1984 est un roman d’anticipation, une dystopie (une sorte de futur alternatif pour faire simple) qui est potentiellement probable. Dans ce livre, G. Orwell raconte comment une société à travers le marketing, la politique, l’économie, la surveillance ou encore la langue, peut empêcher les masses de réfléchir et les “lobotomiser” intellectuellement.

Si j’étais en charge de gouverner, je rétablirais le sens des mots

Confucius (551 – 479 av.JC)

Alors que dans un monde où la manipulation des mots est devenue chose courante (publicité, politique, médias…) et tend à modifier notre vision de la société, comment redonner du sens et une signification aux mots et donc à notre façon de penser ?

Noah

Désintoxication de la langue de bois ” avec Franck Lepage

Sources / En savoir plus

Le logo est tiré des ateliers de ” Désintoxication de la langue de bois ” avec Franck Lepage et la SCOP le Pavé

28 minutes sur Arte avec Frank Lepage : ” Langue de bois et démocratie

Fabien Olicard : ” Comment manipule-t-on avec des mots ?

Nicolas Cori (journaliste) décrypte les premières questions du GD

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