Le Temps pour sauver l’humanité (Capital temps et sociologie)

La reproduction sociale a été étudiée par Marx d’un point de vue économique, mais c’est en 1964, avec Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron dans leur œuvre Les Héritiers que ce thème sera véritablement décrit et étudié.  

Le capital temps
Le capital temps

Cette grande avancée et le domaine de la sociologie en générale nous ont permis, entre autre, de mieux comprendre les humains organisés en groupes sociaux, les inégalités et la lutte des classes dans la société. Pourtant, à ma connaissance, une notion particulièrement importante n’apparaît pas distinctement et cette notion c’est celle du temps. Le temps est sûrement ce qui a le plus d’importance dans notre vie, c’est à la fois la contrainte et la clé de tout ce que nous faisons.

En effet, dans des précédents articles Le cerveau, la meilleure comme la pire de nos armes! et Pourquoi les riches sont-ils riches? (Bourdieu et sociologie), nous avons vu en quoi le cerveau est primordial dans notre développement. Il est au centre de qui nous sommes. Le cerveau a besoin de temps pour se développer, construire un réseau de neurones, mémoriser une information, calculer plus vite et se développer. Ce sont toutes les informations qu’il va traiter au cours de notre vie qui vont nous définir en tant que “moi“.

Nous avons aussi pu observer que la sociologie reprend cette manière de voir la construction humaine ; notamment, avec le sociologue Pierre Bourdieu qui parle de l’Habitus et de la manière dont nos expériences vont être à la base de notre “moi social”.

C’est là que le Capital temps intervient. En complément des autres capitaux de Bourdieu (social, culturel, économique et symbolique), il est d’une grande importance dans le développement humain. Bien que lié aux autres parce que c’est souvent l’argent qui permet d’optimiser le temps ou encore les relations qui nous font découvrir de nouveaux domaines ; il représente tout de même ce que nous sommes aujourd’hui ; ce qui n’est rien de plus que la somme des expériences que nous avons vécue et des connaissances que nous avons assimilées. Autrement dit, du temps passé à emmagasiner des informations. 

Tout cela nous a demandé énormément de temps (toute notre vie actuelle) pour en arriver là. Ce sont ces connaissances qui fondent notre façon de voir le monde, nos croyances politiques, religieuses et toutes nos idées sur tous les sujets. C’est pourquoi la valeur temps est la plus importante pour un humain et une société.

Le Capital temps est d’abord Héréditaire : C’est le temps que la classe sociale de notre famille nous permet d’avoir durant notre enfance. 

Une famille aisée aura généralement plus le temps de voyager, de passer du temps avec ses enfants, les emmener au musée, se balader, découvrir une certaine facette du monde, les envoyer en séjour de vacances, les inscrire à un sport ou un art etc… Au contraire, une famille plus modeste sera généralement plus occupée à régler les problèmes du quotidien. Dans un cas, une famille pourra, par exemple, s’offrir les services d’agents d’entretien et ainsi dégager du temps ; alors qu’à l’inverse, l’autre famille devra, en plus des tâches ménagères, dépenser du temps à la banque ou à régler d’autres problème lors de rendez-vous plus fréquents.

Par la suite, le Capital temps devient Actuel : C’est celui que l’on possède en ce moment, par rapport à notre travail, nos obligations, notre situation personnelle. Globalement, il peut aussi se décliner sous plusieurs formes :

  • Les temps obligatoires : ce que nous devons physiologiquement faire (manger, dormir, aller aux toilettes…) et le travail.
  • Les temps réguliers : rendez-vous et autres activités que nous pouvons avoir régulièrement (rdv médicaux, sports, arts, musique…)
  • Les temps spontanés : toutes les sorties et rendez-vous spontanés (médecin, coiffeur, magasins, conférences, repas de boulot etc…)
  • Le temps personnel : Qui comprend tout le temps qu’il nous reste en déduisant les précédents. On peut aussi le diviser lui-même en trois : 
    • Le temps personnel obligatoire (ménage, courses, travaux…)
    • Le temps personnel divertissant (pour se détendre, voir les amis, la famille…)
    • Le temps personnel d’apprentissage (pour s’informer, s’instruire, étudier…)

Et ça ce n’est que de la théorie, en pratique on va chacun prendre plus de temps à différents endroits (en cuisine, avec un art ou un divertissement, au travail ou par obligation). En prenant en compte la fatigue liée à tout ça, on va aussi avoir tendance à avoir plus facilement envie de se divertir ou de se reposer et il sera plus dur de vouloir étudier. De plus, dès que l’on est en couple et/ou que l’on a des enfants, tout de suite on a besoin de beaucoup plus de temps. Les courses durent plus longtemps, il y a plus de trajets à faire, il faut s’occuper des enfants, de leurs devoirs, activités, rendez-vous etc… La fatigue est aussi plus présente. Si l’on regarde bien, nous avons aussi d’autres contraintes sociétales, par exemple, plus on veut manger des produits plus frais, plus sains, plus il va falloir prendre le temps d’aller sur les marchés ou d’aller voir les producteurs locaux, se renseigner sur les méthodes agricoles et les produits etc… Être conscient de tout cela, permet de mieux s’organiser et valoriser son temps, de connaître ses forces et faiblesses et de savoir comment et quand se positionner (ou non) dans un débat/une réflexion.

Au delà de la culture et des connaissances, une société qui ne pense plus est une société aliénante et aliénée. G.Orwell le montre d’ailleurs très bien dans son roman souvent cité en exemple : “1984”. Si le peuple n’a plus le temps de réfléchir, il n’a plus le temps de s’instruire, de penser les problèmes, de trouver les solutions et d’agir. Il se laisse guider et manipuler. Il ne progresse plus et régresse.

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A travers ces lignes, il ne faut pas se méprendre sur l’interprétation. A aucun moment je ne dis que les personnes issues d’une famille pauvre ne sont pas en capacité de réussir. C’est au contraire, que pour elles, la société ne donne malheureusement pas les même chances (et le même temps) dans la vie qu’à d’autres. C’est à nous d’être conscients de ces problèmes et  qu’en réalité, nous n’avons que peu de temps comparé à tout ce que nous devons ou avons envie de faire. Au final, il ne nous reste que peu de temps pour s’informer, lire des livres ou pour des études scientifiques, faire du fact-checking et autres recherches. Ce n’est pas en lisant quelques articles rapidement par-ci /par là dans la presse ou sur internet ou encore en regardant le JT de 20h que l’on peut réellement appréhender correctement la réalité de notre monde sur tel ou tel sujet. Au contraire, cela aura plus tendance à en biaiser notre perception.

Notre société
Réorganisons notre société

Selon moi, nous avons absolument besoin de réorganiser notre société tout en valorisant notre temps. Il y a encore trop de métiers précaires, abrutissants, humiliants voire dangereux. Notre temps est précieux et nous avons tous besoin d’avoir des bases solides sur des sujets importants pour comprendre le monde (histoire, neurosciences, psychologie, sociologie…), de temps pour réapprendre à vivre correctement (pour cuisiner, faire de la permaculture, faire du sport…), du temps pour s’informer, apprendre et évoluer intellectuellement.

Dans cette optique, nous pouvons déjà commencer à agir pour une société nous permettant d’utiliser notre énergie et notre temps à bon escient.

En commençant dès le plus jeune âge avec l’éducation. De nombreuses pédagogies et systèmes fonctionnent bien mieux que le nôtre. On peut s’en inspirer pour travailler sur le développement de nos différentes intelligences (sociale, logique, émotionnelle, linguistique etc…), apprendre le fonctionnement du cerveau et comment mémoriser plus efficacement, la permaculture et le vivre sans-déchets etc… Il y a beaucoup de choses à revoir dans le système éducatif français actuel, mais il y a aussi beaucoup de solutions et il faut le faire pour que l’humanité progresse.

En repensant notre vision du travail et son impact sur nos vies. Le travail est dur, il prend du temps (souvent empiétant sur notre temps personnel), stresse, provoque des burn-out et des dépressions. La routine “métro, boulot, dodo” est devenue bien trop fréquente. Une grande partie de la population se tue à la tâche pour espérer vivre. Ce n’est personnellement pas ma conception de la vie ; surtout dans un monde où l’on pourrait potentiellement nourrir tout le monde. Si dès le plus jeune âge, chacun est libre de découvrir, d’apprendre, de se développer et d’être valorisé en fonction de ses passions ; alors nous aurons les moyens d’être heureux au travail. Il faut voir l’humanité comme un tout, créer une émergence de l’intelligence collective et permettre à chacun de se passionner pour un ou plusieurs domaines. De se spécialiser ou de jongler pour apporter son aide et ainsi, participer au bonheur de chacun pour faire avancer l’humanité.

En revalorisant notre temps personnel. Au final ce manque de temps nous concerne tous, peu importe notre niveau de vie. Nous aurons tous des occupations obligatoires et régulières nous prenant notre énergie. Pourtant, chaque personne devrait pouvoir avoir le temps et le devoir de se renseigner, d’apprendre, de découvrir, de voyager ou encore de se spécialiser dans un ou plusieurs domaines de son choix… Bref, de se construire en tant qu’humain et citoyen. Pour aider à cela, il faut prendre le temps d’étudier les différents médias pour ensuite, s’informer et s’instruire efficacement aux bons endroits. Nous avons aussi besoin d’être cohérent avec nos idéaux, de s’investir dans des actions concrètes, des projets personnels ou des associations. De voyager, découvrir la nature, de nouvelles cultures, de nouvelles façons de penser et de réfléchir pour aiguiser notre intelligence. Nous devons être curieux, s’intéresser à différents sujets pour compléter notre pensée ; pratiquer des arts pour affûter notre esprit.

Je savais très bien que mon cerveau était un riche bassin minier, où il y avait une étendue immense et fort diverse de gisements précieux. Mais aurais-je le temps de les exploiter ?

Marcel Proust

Le temps est ce que nous avons de plus cher, utilisons-le comme il le mérite pour nous, nos enfants, notre planète et tous ses habitants. C’est la clé de notre évolution ou de notre perte.

Noah

Pour compléter le concept et comprendre en quoi l’utilisation de notre temps est primordial pour la démocratie : “La démocratie fera t-elle notre bonheur ?

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