De l’habitat léger dans des circonstances graves

Nous sommes un certain nombre à vivre hors des standards de ce que promet la ville, l’urbanisme et l’époque. Nous n’avons ni badge ni digicode pour pousser la porte de chez nous. Nous n’avons même parfois pas de clef car la porte ne ferme pas et que nous la souhaitons ouverte sur un univers de possibles.

Nous revendiquons le fait de vivre autrement, pour créer un autre monde. Nous affirmons le caractère politique et engagé de ces modes de vies que nous avons parfois choisi, parfois endossé car il faut bien répondre au désastre. Car il faut bien bricoler des réponses dans un contexte de délabrement général, alors nous retroussons nos manches et avançons à bras-nus dans les épines. Les ravalements de façades des zones urbaines ne cachent plus rien du drame. Tout commence à se voir et à se sentir: à mesure que la métropole s’étend et que le béton coule, elle enterre avec elle ce qui fait la vie, donc les terres fertiles, les insectes et autres populations animales, les rires et la joie. Le rêve du confort moderne disparaît sous la réalité bien moins agréable de la destruction des écosystèmes et des vies usées par le travail.

Alors nous répliquons. Nous refusons et nous construisons nos vies en parallèle. Nous vivons en habitat léger dans des circonstances graves. Que ce soit dans des camions, ces gros bahuts qui tremblent et toussotent des flaques d’huile au point d’effrayer la bonne conscience des voitures électriques au ronronnement si moderne; dans des caravanes qu’on retape en cabanes à roulettes; dans des cabanes poussées entre des arbres qui auraient du être abattus, sur des terrains que l’on aime, défends et protège.

Nous nous voulons partisans et protecteurs du Vivant. Nous cherchons à habiter au sens profond du terme, c’est à dire de créer une infinité de liens sur (et avec) les lieux où nous posons nos valises. Nous y sommes plus qu’attentifs, mais traversés. Nous les soignons, les cultivons amoureusement, les valorisons et les défendons. Nous récupérons l’essentiel de ce qui nous sert à construire. Nous n’avons pas d’emprise au sol, nous sommes mobiles et partirons avec le vent le jour où il faudra y aller. Nous mourrons dignement et espérons ne pas laisser trop de traces, nos habitats de fortune sûrement enterrés derrière nous. Nous veillons aussi à ne pas nous satisfaire de ces espaces mais les articulons à des luttes, en rejoignons d’autres et appelons, en retour, à être nous-mêmes rejoints. Nous sommes du parti des paysans, donc des gardiens du paysage.

Le 16 octobre 2019, en France, le sénat adopte l’article 14 de la loi « Engagement et proximité ». L’article 14 vise les habitants de terrains privés, qui sont installés sans l’autorisation du maire sous une yourte, une tente, une cabane, un abri de fortune, une caravane, un mobile-home, un bus ou un camion aménagé. Il permet d’infliger une astreinte de 500€ par jour après injonction de démonter l’installation. Cet article vise ainsi les milieux alternatifs, mais aussi populations
précaires ayant trouvé dans ces modes de vie une réponse aux problématiques du logement.

Qu’est-ce donc, alors, si ce n’est une déclaration de guerre en même temps que le signe d’être pris au sérieux ? Être pris au sérieux, il y a de quoi, car ces manières d’habiter répondent bel et bien eux enjeux contemporains de nos sociétés. Il sont une alternative écologique à l’urbanisation des espaces, ils sont ceux qui s’opposent et s’érigent sur les Zones A Défendre, contre les projets néfastes et délétères qui menacent la bio-diversité et l’ensemble du Vivant. Alternative écologique également car humbles et raisonnables, construits avec peu, en prise avec leur milieu mais sans fondation, sans béton ni infrastructure du gigantisme.

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Ils sont personnels, pluriels, débordent d’imagination et de créativité. Ce sont des expressions bricolées, des extensions de nous-mêmes qui rejettent l’uniformisation des manières de vivre et d’habiter. Ils sont une solution aux problématiques de logement et de précarité, car simples à construire, acquérir et réparer. Ils sont de la débrouille celles et ceux qui ne payent pas de loyer, qui se veulent autonomes émancipés.

Ils ne sont par contre pas rentables. Ils ne sont pas sujets à l’impôt. Il n’y a rien à en tirer, aucun euro à sucer et c’est peut-être ici que nous dérangeons. Ils ne sont souvent pas non plus localisables, pas définis par une adresse, un numéro, alors le pouvoir ne peut pas nous trier, nous trouver. Encore ici, peut-être, nous dérangeons. Il faut bien avoir un numéro. Une étiquette. Un matricule. Ce que, bien-sur, nous refusons. Bien-entendu, tout ceci n’est ni une fin en soi ni la seule réponse. Alors nous sommes aussi du squat, des baraques retapées, de l’occupation des zones et de la réappropriation commune des espaces, puisqu’il faut tout arracher. Nous ne vouons aucun culte à nos lieux d’habitat mais nous attachons seulement à ce qu’ils permettent et revendiquent. Nous sommes pour le signifié et non le signifiant et préférons dès lors l’immeuble auto-géré à la yourte pour touristes. Le seule question est celle definalité de la manière d’habiter: s’empuissanter jusqu’à se rendre ingouvernable et autonome, que ce soit en milieu urbain ou rural.

Ce sont toutes ces raisons qui nous poussent à vivre ainsi et à continuer de le faire. Nos modes de vie sont une extension du domaine de la lutte. Nous cherchons la transformation et l’émancipation personnelle et collective dans chaque chose du quotidien. Nous érigeons nos charpentes comme on bâti une philosophie. Nous avons des mains qui pensent et des coeurs qui espèrent.

Alors n’ayons pas peur, ne reculons pas face aux autoritarismes. Formons une horde, une myriade d’espérances bidouillées. Connectons nos lieux de vies et de luttes. Entrelaçons nos espaces et nos rages pour créer un tissu de la Résistance, une confédération de Communes libres, de l’écologie sociale et radicale. Faisons valoir ces modes de vie. Dans la brèche, créons le rapport de force. Rendons nous nécessaires et reconnus.

Que vivent les fleurs entre les pavés !

Ạłēx Térieuŗ.

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