Faut-il séparer l’homme de l’artiste ?

La question de savoir s’il faut séparer l’homme de l’artiste est une question qui est récemment revenue dans l’actualité avec les accusations pour viol et violences qui pèsent sur Polanski, à la sortie de son film “J’accuse” (sortie le 13 novembre 2019) ; mais en réalité celle-ci est bien plus ancienne !

Les conséquences artistiques de cette interrogation sont parfois importantes. On peut prendre l’exemple de la série House Of Cards qui a d’abord annoncé son annulation après les accusations d’agressions sexuelles contre l’acteur Kevin Spacey ; avant de finalement conclure la série sur une dernière saison tournée autour du personnage de Claire Underwood. Ou encore, de l’affaire Weinstein, que ce soit de part la pression qu’il a lui-même exercée ou à cause des risques de prendre la parole en publique pour le dénoncer ; de nombreuses femmes ont vu leur carrière d’actrice changer à cause de ce monstre*.

Le sujet de la séparation de l’homme et de l’artiste est très complexe et on ne pourra évidemment pas en tirer une réponse ou une quelconque vérité absolue ; cependant, on va essayer d’aborder cette question sous différents angles (de façon non exhaustive) et tenter de comprendre ce qui découle de nos différentes interrogations.

Pour commencer, nous pourrions parler de la nature de l’homme. Comme on l’a déjà vu lors de précédents articles ; c’est la somme de toutes nos expériences qui forment la personne que l’on est aujourd’hui. C’est donc ce “moi” et tout son vécu à l’instant T, qui va créer une œuvre. L’homme est donc indissociable de son œuvre. Roman Polanski lui-même a déclaré au sujet de son film “J’accuse” : “Je dois dire que je connais un bon nombre de mécanismes de persécution qui sont à l’œuvre dans ce film et que cela m’a évidemment inspiré.” Il admet lui-même que son expérience personnelle en tant qu’homme l’a inspiré et aidé pour écrire son film. On voit bien que l’artiste et l’homme se nourrissent mutuellement.

On peut aussi se poser cette question d’un point de vue juridique :

Dans ce genre d’affaire, il ressort en général deux notions : la prescription et la présomption d’innocence ; c’est-à-dire, savoir quand s’est passé l’évènement pour savoir si l’on peut attaquer juridiquement ; et si l’auteur présumé se fait diffamer ou non.

En droit, pour qu’une atteinte au droit de présomption d’innocence soit reconnue, il faut d’abord qu’il y ait une enquête ou une instruction judiciaire en cours. C’est une subtilité rarement prise en compte quand le grand public ou les médias s’emparent de ce genre de sujet. Juridiquement, on ne risque donc aucun problème si aucune enquête est en cours, cependant la diffamation rôde toujours pas très loin.

Il est aussi important de se poser la question dans le cas ou un coupable a purgé sa peine. D’un point de vue juridique, celui-ci aura alors absous ses crimes et sera libre de travailler et donc de produire des œuvres. C’est le cas notamment de Bertrand Cantat, qui a purgé sa condamnation pour l’assassinat de sa femme. Depuis sa libération, certains se battent pour dénoncer le fait qu’il remonte sur scène et soit mis en avant dans la presse ; tandis que d’autres défendent le fait qu’il ait purgé sa peine au yeux de la société, qu’il s’est donc réinséré et que l’on doit le laisser tranquille.

Pour essayer de trancher cette question de la séparation de l’homme et de l’artiste en droit, on peut s’appuyer sur le droit d’auteur. 

Le droit d’auteur en France, nous dit que pour qu’un homme soit considéré comme un artiste il doit avoir mis de lui même dans sa création. Son œuvre doit découler de choix personnels et subjectifs. En d’autres termes, si la personnalité de l’artiste influe dans sa création, alors l’homme est un artiste. Les deux sont donc indissociables.

Comme on le disait dans l’introduction, cette question de la séparation de l’homme et de l’artiste est ancienne. 

Par exemple, dès 1857, on a retrouvé des écrits du procès de Charles Baudelaire pour certains de ses textes de son recueil “Les Fleurs du Mal”. A la fin du procès, les juges concluront que l’œuvre d’un salaud a les défauts d’un salaud et mènera donc les lecteurs à devenir des salauds. Six poèmes seront ainsi retirés de ce recueil car jugés contraires à la morale et aux bonnes mœurs de l’époque. En plus de cela, ce n’est pas seulement l’artiste qui sera condamné, mais aussi l’homme puisque Baudelaire devra payer une amende et perdra son droit de vote.

Par la suite, au début de XXème siècle, Marcel Proust va chercher à couper le lien qui unit l’œuvre et son auteur. Pour lui, il n’est d’aucun intérêt de connaître l’auteur pour juger d’une œuvre. Il faudrait ne rien savoir d’un auteur, pour pouvoir juger seulement l’essentiel d’une œuvre ; c’est à dire : le plaisir esthétique. Dans les années 1960, cette vision trouve son apogée, notamment avec l’écrivain Roland Barthes qui déclarait “L’auteur est mort”.

Aujourd’hui, la question revient régulièrement sur le tapis sans réelle réponse. D’un côté on défend des auteurs comme Polanski en disant qu’il faut laisser ses films tranquilles et de l’autre on se bat pour boycotter ou du moins juger ses hommes et leurs œuvres.

Autres arguments et réflexions en vrac :

Pour reprendre l’argument de Marcel Proust, il est vrai que pour beaucoup d’œuvres, l’auteur pourrait être anonyme ; ça ne changera pas notre manière de ressentir l’œuvre (ça nous arrive d’ailleurs très régulièrement avec des films, séries, livres et autres médias…). Cependant, dans certains cas, connaître un artiste peut nous permettre de mieux comprendre sa création et son message, voire, de renforcer nos émotions pour celle-ci. Cela a été par exemple le cas pour moi, notamment, avec l’artiste Sixto Rodriguez. Le film-documentaire “SugarMan” sur la vie et l’histoire du chanteur guitariste Sixto Rodriguez m’a permis de voir cet artiste différemment et de modifier l’impact émotionnel de ses chansons sur moi. 

On a tous à l’esprit des noms “d’idoles” dont on est fan et pas toujours très objectif sur leur travail ou réel talent. A ce moment là, l’homme et l’artiste ne forment qu’un pour nous.

La question de la séparation de l’homme et de l’artiste pose de nombreuses autres questions avant de pouvoir y répondre. D’un point de vue des neurosciences ou de la psychologie, certains biais cognitifs vont nous influencer et nous pousser à renforcer une idée ou non. Par exemple, il est quasiment normal pour tout le monde d’avoir de la rancune envers un artiste ayant commis un crime horrible (viol ou meurtre par exemple). Dans ces conditions, nous pourrions être plus facilement amenés à vouloir lier l’homme à l’artiste en le dénonçant ou en boycottant ses œuvres. Pourtant, selon le délit ou le crime, il nous serait plus facile de pardonner et de laisser l’artiste s’exprimer malgré un homme proche du monstre.

Donc si l’on veut vraiment répondre à la question, il va nous falloir réfléchir à notre curseur de moralité. A partir de quel délit ou de quel crime, je vais commencer à différencier l’homme de l’artiste ? A partir de quel contexte ? Dans quelles circonstances ? Etc…

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On peut aussi se poser la pertinence d’interdire ou de boycotter toutes les œuvres d’un artiste/monstre. Si un dealer condamné réalise plus tard des sculptures historiques de samouraïs, son crime n’aura aucun rapport avec son art : devons-nous donc le brider ? Au contraire, si un monstre manque de respect à travers son œuvre sur un sujet similaire à ses crimes ; alors on peut se poser la question de lui interdire d’exercer ou d’évoquer certains sujets. Par exemple, le film “J’accuse” de Roman Polanski sur l’agression sexuelle peut facilement paraître déplacé au vu des accusations dont il fait preuve.

Pour montrer que l’artiste est difficilement séparable de l’homme, on peut aussi aborder le sujet de l’argent. Un artiste va toucher de l’argent (des royalties) pour son travail et ses créations. C’est cet argent qui va faire vivre l’Homme. C’est aussi son niveau de vie qui va influencer ses expériences et donc les émotions et la personnalité que l’homme va transmettre à l’artiste et qu’il va ensuite insuffler lors de la réalisation de ses œuvres. De plus, être un artiste et avoir de l’argent donne aussi un certain pouvoir et une aura ; on dégage une image particulière devant les autres. L’artiste renforce donc même l’homme.

Dans quelles mesures doit-on arrêter ou non de parcourir une œuvre ? On peut noter une certaine hypocrisie. D’un côté on a des auteurs comme Paul Verlaine (qui battait et violait sa femme) ou Louis-Ferdinand Céline (qui dénonçait les juifs pendant la seconde guerre mondiale) ; qui continuent d’être lus ; et de l’autre, on a des artistes comme Bertrand Cantat qui est toujours décrié après avoir purgé sa peine de prison. 

Il semblerait que dans l’histoire, si un artiste criminel soit mort, ainsi que la plupart de ses victimes, il est plus facile “d’oublier” ses monstruosités en tant qu’homme et de mettre l’artiste en lumière.

Mais alors, que ressortir de tout cela ?

La question de la séparation de l’homme et de l’artiste amène à de nombreux autres questionnements. A quel point devons-nous prendre en compte le monstre contenu en chaque artiste ? Selon la culture et l’époque, devons-nous censurer ou non des œuvres ou auteurs ? Les boycotter ? …

L’an dernier, c’est la plateforme de musique Spotify qui faisait les frais de ces interrogations. A l’époque, elle avait pris la décision de retirer certains artistes (notamment XXXTentacion ou R.Kelly…) de son catalogue à cause de leurs comportements jugés problématiques. Cette décision, loin d’être anodine, illustre parfaitement cette dualité entre l’homme et l’artiste. D’un côté, on peut facilement comprendre cette décision. Pour une plateforme à but lucratif, les artistes qu’ils diffusent ou non vont influencer l’image que les clients ont de Spotify. De plus, partager les musiques de ces artistes pourrait sous-entendre que la plateforme est en accord avec ces valeurs. D’un autre côté, censurer des artistes à cause de leur comportement d’homme, c’est prendre un gros risque pour l’histoire. Les artistes s’inspirent entre eux et de nombreuses créations venant d’un monstre sont devenues des références dans leur domaine. On peut aussi se poser la question de la potentielle dérive que cela peut engendrer. A force d’enfermer les artistes dans un cadre, ne va t-on pas commencer à devenir des extrémistes des bonnes mœurs ?

Au final, à mon sens, on peut commencer à trancher cette question en mettant en application certains comportements. 

Déjà, d’un point de vue personnel, nous devons être conscients de l’impact que chaque œuvre peut potentiellement avoir sur nous ou sur la société. Il est normal de développer une certaine fascination pour certaines œuvres, cependant toute découverte artistique, mérite de prendre du recul et de la distanciation avec les propos de l’artiste. Que ce soit positivement ou négativement, nous devons petit à petit apprendre cela durant notre parcours dans la découverte de cet incroyable univers qu’est l’art.

Ensuite, dans un monde parfait, chaque personne qui deviendrait un monstre de par ses agissements, serait alors condamnée et envoyée en “prison”. Dans ce monde parfait, la prison dont je parle, ainsi que son fonctionnement et ses objectifs sont bien différents de celle que l’on connaît. Au lieu de punir, elle aurait pour but de faire réfléchir et de faire réparer au maximum son erreur au condamné (mais on y reviendra prochainement). Durant sa peine, il ne pourrait naturellement plus créer ou du moins être exposé ; c’est seulement lorsque toute sa peine aura été purgée et lorsque celui-ci aura évolué qu’il pourra de nouveau créer comme avant.

Dans notre monde actuel, le sujet est plus complexe et il est difficile d’avoir un réel avis. Personnellement, je pense qu’il faut déjà faire la séparation entre les monstres ayant fui pour éviter la prison (comme Polanski) et ceux ayant purgé leur peine (comme Cantat).  

Dans le premier cas, il est beaucoup plus compréhensif de vouloir boycotter les oeuvres d’un auteur. Chaque personne devrait pouvoir se regarder en face et assumer ses crimes devant la justice, tant que cela n’est pas fait et que l’on continue de glorifier l’artiste ; c’est tout un système malsain que l’on encourage. Un système dans lequel on peut être reconnu internationalement tout en assumant publiquement avoir violé une adolescente. 

Dans l’autre cas, il est difficile de se positionner et étudier chaque situation est souvent nécessaire. Certains monstres vont rester des criminels toute leur vie ; alors que d’autres monstres vont être capables de se repentir, de regretter, chercher à corriger leur erreur et évoluer. Il existe même de nombreuses histoires de familles de victimes ayant pardonné un meurtrier par exemple. Quand un monstre a purgé sa peine, il redevient un citoyen libre de s’exprimer aux yeux de la société.

Dans tous les cas, on voit bien que l’on ne peut séparer l’homme de l’artiste, la création et l’art en général est subjectif et il est possible que l’on puisse, moralement ou non, apprécier l’œuvre d’un “monstre1. Cependant, il me semble au minimum nécessaire d’avoir un peu de décence. Même en appréciant ces œuvres, nous ne devons pas glorifier ces auteurs et participer à les ériger en tant qu’idole. Ils restent des êtres humains avec leurs erreurs et non des exemples à suivre.

Noah

1 : “Le monstre” est utilisé comme un outil extrême pour mesurer ce que l’on accepte ou non dans la société. En d’autres termes, ici, on se sert de ce mot pour exprimer l’attitude de quelqu’un qui sort de la norme, qui est préjudiciable au yeux de la loi et/ou de la société.

Sources / En savoir plus

Le Mock : ” Que faire de l’œuvre d’un monstre

911 Avocat : ” Polanski, Cantat : Doit-on séparer l’homme de l’artiste ?

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